Critique - Papers, Please

par Mario J. Ramos

Papers, Please est un jeu développé par Lucas Pope et sorti en 2013. Il est disponible pour Windows et Mac à travers la plateforme Steam. Une version pour la PS Vita a été annoncée, sans date de sortie.

 

J’ai choisi Papers, Please pour ma première critique parce que c’est un jeu représentatif de ce que j’admire dans le milieu du jeu vidéo indépendant. C'est-à-dire de réussir à créer un jeu qui porte sur un sujet ou une situation qu’on ne croirait jamais susceptible de faire un jeu intéressant, tout en étant une réussite au plan artistique. Papers, Please réussit à impliquer le joueur émotionnellement et à le faire réfléchir. Non pas seulement réfléchir au « puzzle » qui est devant lui, mais également à la situation sociale qui y est représentée.

 

On y joue le rôle d’un contrôleur à un poste-frontière d’un pays nommé Artstoztska, en 1982. Bien que Artstotzska et ses pays voisins aient des noms fictifs, il est assez clair par l’ambiance et l’époque choisie qu’on se retrouve dans une sorte de pastiche d’un pays d’Europe de l’Est pendant la guerre froide. Et l’ambiance, elle est réussie: les graphiques volontairement rétro, la palette de couleurs sombre et froide et la conception sonore contribuent grandement à créer une ambiance oppressante et dystopique, qui me fait beaucoup penser à 1984 de George Orwell.

 

Le but du jeu est somme toute assez simple, du moins en apparence. Vous devez vérifier la validité des documents des civils qui souhaitent traverser la frontière. À l’aide d’une étampe, vous acceptez ou refusez l’entrée au pays. Plus qu’un simple jeu de logique et d’observation, il existe également une trame narrative, subtile mais efficace, qui s’infiltre progressivement dans la jouabilité.

 

http://youtu.be/e52NYoikms8

 

Les niveaux du jeu se divisent en journées. La première journée se déroule normalement, mais lors de la deuxième, une attaque terroriste se produit à la frontière. C’est là que les choses se compliquent. À des fins de sécurité, les règlements pour passer la frontière changent. Par exemple, ceux qui immigrent dans le but de travailler doivent posséder un permis de travail, les citoyens d’un certain pays doivent être fouillés, etc. Bien entendu, il faut également vérifier tout document additionnel et s’il n’y a pas d’information contradictoire d’un document à l’autre.

 

Le système de détection d’erreur est simple et intuitif. Vous activez la fonction inspection, puis choisissez les informations que vous croyez erronées ou contradictoires. Cela provoque un dialogue avec le civil, qui essayera de se défendre.

 

Certaines situations font appel aux émotions du joueur. Par exemple, une femme me fait part du fait que son mari va passer après elle, mais qu’il ne possède pas les papiers requis. Elle me supplie de le laisser passer quand même. Le joueur est libre de prendre la décision qu’il souhaite. En choisissant de fermer les yeux, le joueur sera peut-être récompensé par les gens qu’il aide, mais pénalisé par son employeur, l’État.

 

À la fin d’une journée, le joueur est confronté à un tableau où il peut voir l’état actuel de sa famille, pour qui il doit fournir logement, nourriture, chauffage et médicaments. Là où ça se complique: notre salaire est lié au nombre de passeports contrôlés. Si on va trop vite, on risque de faire des erreurs et de devoir payer des amendes, mais en prenant trop son temps, on reçoit un maigre salaire… au point où il faut parfois choisir entre la nourriture ou les médicaments. Ce n’est donc pas un jeu facile, car il faut être rapide pour survivre, mais les règles changent à chaque niveau. À mon premier essai, presque la totalité de ma famille était morte de froid et de faim en une semaine, et j’étais emprisonné pour cause de dettes envers l’État. En fonction des choix et de la performance du joueur, le jeu propose plusieurs fins différentes.

 

Bien que le joueur soit mis dans une position de pouvoir, il réalise rapidement qu’il n’est qu’un rouage dans le système; un simple esclave de la bureaucratie kafkaïenne qu’il doit faire respecter. Il se retrouve pris entre la volonté de bien faire son travail pour subvenir aux besoins de sa famille et la curiosité de découvrir les conséquences ou les possibles récompenses, s'il aide ou accepte les pots de vin de certains personnages, comme un groupe subversif secret qui tente de le recruter...

 

Papers, Please est non seulement un jeu brillant, mais une œuvre qui pousse le joueur à réfléchir sur les conséquences de ses actes et l’illusion du pouvoir qui lui est donné.